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PROJET

La premiere maison

Ce que l’on entreprend à Fès n’aura sa portée entière que si la manière de l’entreprendre peut être reprise ailleurs au Maroc, dans les villes où un métier s’éteint faute de quelqu’un pour le recevoir.

Chantier dans la medina de Fes

Ce qu’une maison peut établir

Une maison de formation ne sauve par elle-même que les métiers qu’elle abrite et les hommes qu’elle reçoit, et sa portée s’arrête à ses murs pendant que le compte des gestes perdus continue partout ailleurs. Ce qu’elle peut établir dépasse pourtant largement ce qu’elle produit, puisqu’elle vérifie qu’un arrangement précis fonctionne : une demeure acquise et relevée par les entreprises de la ville, des maîtres rémunérés pour enseigner autant que pour produire, une résidence assez longue pour que la main devienne sûre, et une propriété placée hors du commerce afin que l’ensemble survive à celui qui l’a voulu.

Une vérification faite quelque part cesse d’être une conviction et devient un précédent que d’autres peuvent examiner, discuter et reprendre. Le premier exemplaire porte donc une charge qui ne se limite pas à lui-même, et il doit être conduit en conséquence : les choix documentés, les erreurs consignées, les coûts établis, le registre du chantier tenu depuis le premier jour, de sorte que celui qui voudra recommencer à Tétouan, à Salé ou à Meknès ne parte pas de la même ignorance.

Pourquoi Fès

Fès est aujourd’hui la ville du Royaume où la chaîne des métiers conserve le plus complètement ses noms, ses quartiers et ses institutions. Les corporations y sont disposées autour de la Qarawiyyin selon un ordre ancien que la ville n’a pas défait, le vocabulaire technique s’y parle encore dans les ateliers, et un apprenti y trouve à distance de marche le tanneur, le sculpteur sur plâtre, le mosaïste et le fondeur de cuivre.

Cette densité ne se fabrique pas, et elle explique que l’on commence ici plutôt qu’ailleurs. Elle explique aussi l’urgence, puisqu’elle se raréfie d’une génération à l’autre : les programmes de réhabilitation relèvent les murs et ouvrent des itinéraires au visiteur, sans répondre à la question de savoir qui recevra le geste chaque jour, pendant des années.

Ce qui a été fait ailleurs

L’entreprise n’est pas sans précédent. À Marrakech, Dar Bellarj occupe depuis 1999 une maison de la médina qu’un couple de relieurs suisses avait acquise et fait restaurer, et qu’une fondation continue de financer plus de quinze ans après la mort de sa fondatrice. À Fès, l’ensemble Nejjarine, avec son fondouk, sa place et sa fontaine, a été relevé entre 1990 et 1996 aux frais d’un seul homme, pour dix-huit millions de dirhams et six années de chantier, et abrite depuis 1998 le musée des arts et métiers du bois. En Afghanistan, en Birmanie et en Jordanie, une institution britannique a restauré plus de cent quatre-vingts édifices historiques et formé plusieurs milliers d’artisans en articulant un chantier de quartier, un institut de métiers et une filière commerciale.

Aucun de ces exemples ne réunit les trois éléments dont dépend la continuité. Dar Bellarj forme et reçoit sans loger. Le Nejjarine a été restauré et rendu public sans qu’aucun apprenti n’y réside. L’institution britannique loge et forme, mais nulle part au Maroc. Il n’existe pas, à Fès, de maison qui soit à la fois relevée selon les règles de l’art, habitée par ceux qui y apprennent, et placée hors du commerce pour que sa vocation cesse de dépendre d’une volonté particulière.

Ce qui se reprend, et ce qui ne se reprend pas

Une médina ne se reproduit pas, et prétendre transporter ailleurs ce qui tient à l’épaisseur d’une ville serait sans effet. Ce qui se reprend est d’un autre ordre : la forme juridique qui met la propriété hors du commerce, la commande qui donne au maître un chantier avant de lui donner un marché, la règle qui fait de la résidence la condition de l’apprentissage, et la comptabilité d’une maison de cette taille, une fois qu’elle aura été tenue pendant cinq ans.

Le reste tient au lieu. Chaque ville a ses métiers propres, ses familles et ses autorisations ; le tissage du Moyen Atlas, la poterie de Safi, la marqueterie d’Essaouira et la dinanderie de Fès ne se relèvent pas de la même manière, et la maison qui les abriterait ne serait pas la même maison.

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