Architecture vernaculaire
Une manière de bâtir qui demande, pour durer, ceux qui l'ont apprise.
Une architecture dont l'auteur est une tradition
Il existe une manière de bâtir qui ne procède pas d'une théorie mais d'une longue accumulation d'essais, de corrections et de transmissions, et dont les règles se sont fixées non pas dans des traités mais dans la main de ceux qui les appliquaient. On la nomme vernaculaire, du latin vernaculus, ce qui appartient à la maison. Elle répond au climat, à la géographie et aux matières que le sol immédiat peut fournir, et cette réponse s'est affinée sur une durée qu'aucun projet particulier ne peut égaler.
Dire d'elle qu'elle se serait faite sans savoir constitué serait une facilité, et une erreur. Les médinas du Maroc ont connu des règles de mitoyenneté, de servitude de vue et d'écoulement des eaux, une vigilance publique sur la construction, et un corps de maîtres dont l'apprentissage était long et gradué. Ce qui lui manque n'est pas la science, mais la signature : les proportions d'un patio, la profondeur d'une galerie, la hauteur sous laquelle une pièce reste fraîche en juillet se savent sans que personne n'en revendique l'invention, parce que la connaissance appartient au métier plutôt qu'à l'homme qui l'exerce.
Cette connaissance se lit encore, et les architectes et les restaurateurs qui ont travaillé sur les monuments de Fès au cours des dernières décennies sont ceux qui l'ont maintenue lisible. La maison que ces pages décrivent ne prétend rien réinventer, mais se propose d'entrer dans cette discipline et d'en accepter les contraintes.
Le détail de ce que le climat commande, le patio et son tirage, le malqaf, l'eau et l'ombre portée, est traité dans les pages de cette section, auxquelles il faut se reporter. Celle-ci porte sur la matière, et sur ce qu'elle exige de ceux qui l'habitent.
La chaux et le zellige : deux matières qui vieillissent en se laissant reprendre.
La matière du lieu
Les matériaux de cette architecture proviennent d'un rayon court : la terre crue pour le pisé, la chaux cuite dans les fours de la région, la brique, le bois de cèdre du Moyen Atlas, la pierre des carrières voisines. Ce choix, qui fut d'abord une nécessité économique, s'est révélé avoir une conséquence que l'on mesure mieux aujourd'hui.
Un mur de terre et de chaux vieillit en se laissant réparer. Il se démonte sans produire de déchet inerte, la terre retourne au sol, la chaux poursuit sa carbonatation lente, le bois se réemploie ou alimente un foyer. Les enduits de chaux et le tadelakt, poreux et capillaires, laissent le mur échanger de la vapeur avec l'air et règlent l'humidité sans condensation, à la différence des revêtements étanches qui piègent l'eau dans l'épaisseur des maçonneries et les détruisent en une génération.
C'est ce qui explique qu'une demeure de Fès puisse traverser trois siècles sans avoir jamais été refaite en une seule fois. Elle a été reprise continûment, par petites interventions, chaque génération remplaçant ce que la précédente avait laissé s'user.
Ce que cette architecture exige
Une construction de terre, de chaux et de bois ne se restaure pas tous les cinquante ans, mais s'entretient toutes les saisons. Un enduit se reprend avant que l'eau n'atteigne le pisé, une gouttière se dégage avant l'orage, une pièce de cèdre se change avant que la charge ne se reporte ailleurs, un tronçon de zellige se retaille quand il se descelle. Aucune de ces opérations n'est lourde, et aucune ne peut attendre longtemps.
Cette exigence fait la fragilité de cette architecture autant que sa force. Là où des artisans demeurent à proximité et connaissent la maison, l'entretien coûte peu et l'édifice dure indéfiniment. Là où ils manquent, la même maison se dégrade en une vingtaine d'années, et il faut alors une campagne de restauration coûteuse pour rattraper ce que quelques journées annuelles auraient suffi à prévenir. Une bonne partie de ce que l'on déplore aujourd'hui dans les médinas tient à cette rupture, plus qu'à l'abandon ou au manque d'argent.
De là vient la raison technique de Dar al-Hiraf, qui s'ajoute à toutes les autres et qui ne dépend d'aucune considération de mémoire ou de patrimoine. Une maison bâtie de cette manière a besoin, pour durer, de gens qui sachent la reprendre et qui habitent assez près pour le faire. Former des maîtres de métier et leur permettre de demeurer dans le quartier constitue la seule maintenance qui convienne à ce genre de construction.
L'entretien de cette architecture est fait de gestes courts et fréquents, jamais de grandes campagnes.
Le tissu, et les maisons des maalem
Une médina ne subsiste pas seulement par ses monuments ; elle subsiste par la continuité du tissu qui les entoure, et cette continuité a elle-même une fonction climatique. La densité des maisons et l'étroitesse des ruelles font que les façades se protègent mutuellement du soleil, et que la température des passages reste, en plein été, sensiblement inférieure à celle des voies larges. Chaque maison qui se vide affaiblit ses voisines, thermiquement et structurellement.
Les maisons destinées aux maîtres de métier appartiennent à ce tissu et le maintiennent. Elles rendent aussi à la médina une disposition que l'urbanisme contemporain a presque partout défaite, celle qui réunissait dans le même volume le lieu où l'on demeure et le lieu où l'on travaille, avec l'atelier au rez-de-chaussée et l'habitation au-dessus.
Les rebuts des ateliers, chutes de cèdre non traité, restes de chaux et de plâtre, retournent alors dans le cycle d'entretien et de chauffe des bâtiments au lieu d'en sortir comme déchets, selon le principe qui gouverne également le foyer du hammam.
Le nom de la Munya
Le mot munya désignait, dans al-Andalus et au Maghreb, le domaine suburbain où l'eau, les vergers et les jardins organisés en terrasses formaient un séjour de fraîcheur à l'écart de la ville, associant une résidence de qualité à une agriculture d'irrigation. Leur art consistait à conduire l'eau de sorte qu'elle serve successivement à l'agrément, à l'ombrage et à la culture.
Al-Munya, dans ce projet, est une demeure attenante au Riad et non un domaine hors les murs. Ce qu'elle retient de la munya historique tient au principe plutôt qu'à l'échelle : l'eau conduite avec mesure, la végétation étagée qui ombrage ce qui pousse sous elle, et la fraîcheur qu'un jardin clos sait produire dans une ville chaude. Une cour plantée et irriguée avec intelligence obtient, sur quelques dizaines de mètres carrés, ce que les munyas obtenaient sur plusieurs hectares.
Ce que cela engage
Reprendre ce dispositif oblige à des choix qui coûtent, en argent et en temps, plus que leurs équivalents modernes. Il faut des enduits de chaux là où un ciment serait plus rapide, des menuiseries de cèdre là où un profilé serait moins cher, des maçonneries épaisses là où une isolation rapportée suffirait à passer les vérifications, et il faut accepter que le chantier dure le temps que demandent des gestes qui ne s'accélèrent pas.
C'est à cette condition que la maison fonctionnera comme elle doit, et c'est la même condition qui fait du chantier la première école. Les jeunes gens qui apprendront ici la chaux, le plâtre, le bois et le zellige les apprendront sur les murs qu'ils habiteront ensuite, et dont ils auront la charge.
Les termes de cette page sont réunis dans le glossaire de la maison.