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CLIMAT

La chaleur d'hiver

La masse plutôt que l'air, la laine avant le feu — et aucune flamme dans les chambres où l'on dort.

Le salon d'hiver : la cheminée sous sa hotte de gebs sculpté, et les compagnons autour du feu

À Fès, l'hiver est une saison, non une parenthèse. Il y pleut plus du double qu'à Marrakech, et le froid n'y est pas sec, mais humide, et il entre par les murs de pierre et de terre, lentement, jusqu'à s'installer. La fraîcheur naturelle qui fait la douceur de la maison en juillet devient, en janvier, un problème à résoudre.

La tradition l'a résolu, et pas en chauffant l'air. Elle a fait trois choses, dans cet ordre : elle a vêtu les corps, elle a chauffé la matière, et elle a réuni les gens autour d'un seul feu.

Se vetir avant de chauffer

La première réponse au froid n'est pas un appareil, mais l'habit. Les volumes amples et superposables du vêtement maghrébin ne sont pas un choix esthétique — ils emprisonnent des couches d'air, exactement comme le fait un mur épais. L'Al-Farwa, le manteau de laine à capuche que porte chacun dans la couleur de sa corporation, n'est pas un ornement d'hiver, mais un dispositif thermique que l'on met sur ses épaules.

La laine fait ici un travail que rien de synthétique ne sait faire : elle régule l'humidité. Elle en absorbe jusqu'au tiers de son poids sans donner de sensation de mouillé, puis la restitue. Dans un hiver humide, c'est la propriété qui compte — plus encore que le pouvoir isolant.

La masse plutot que l'air

Chauffer l'air d'une pièce haute est un travail perdu : l'air chaud monte, se plaque au plafond et sort par la première ouverture. Chauffer la matière est autre chose. Une paroi, un banc, une dalle qui ont emmagasiné de la chaleur la rendent lentement, par rayonnement, pendant des heures — et le corps la reçoit directement, sans passer par l'air.

Ce principe, la maison le connaît déjà : c'est celui du hammam, dont la salle du fond est chauffée par-dessous depuis un foyer que le baigneur ne voit jamais — le farnatchi — et dont le dallage et les banquettes de marbre ne sont rien d'autre que des masses chargées de chaleur. Rome l'appelait hypocauste. Le hammam en est l'héritier direct, sans interruption.

Le poele a accumulation

Le même principe existe sous forme de meuble, et il vient du nord. En 1767, la couronne de Suède, aux prises avec une pénurie de bois, commande un poêle qui chauffe davantage en brûlant moins : ce sera la kakelugn, un foyer minuscule dans une masse de céramique énorme, parcourue de conduits où les fumées serpentent longuement avant de sortir, en cédant leur chaleur à la matière. Les pays alpins en font le cœur de la Stube, la salle lambrissée où l'on vit l'hiver, avec sa banquette de maçonnerie adossée au poêle.

Cette banquette a des cousines que la maison connaît bien : les sedari qui courent le long des murs de tout salon marocain, et le korsi persan — la table basse posée sur un brasero, recouverte de courtepointes, sous laquelle on glisse les jambes. Trois traditions, une seule idée : on ne chauffe pas une pièce, on chauffe l'endroit où les gens se tiennent.

Un tel poêle se charge une fois, le soir. Une heure de flambée vive, puis on ferme le registre : le feu s'éteint, et la masse rayonne jusqu'au matin. C'est ce déplacement qui compte — la chaleur reste quand le feu n'est plus là.

La charge du soir : une heure de flambée vive, puis on ferme le registre
La seule fois du jour où l'on voit le feu du poêle. On ouvre la porte de fonte, on donne la charge — des chutes de cèdre de l'atelier du bois — et l'on referme. Une heure de flambée vive suffit ; le registre baissé, la masse garde et rend jusqu'au matin. Le reste du temps, le poêle est un mur tiède que personne ne regarde.

La cheminée, et d'où elle vient

Il y aura aussi du feu que l'on regarde : deux cheminées au moins dans le Riad, une par salon d'hiver, et deux autres dans la Munya.

Sur leur compte il faut être exact. Cette page vient de faire venir un poêle de Suède ; il serait malhonnête de faire passer celui-ci pour un héritage. La cheminée murale, avec sa hotte et son conduit, n'est pas un dispositif de la maison marocaine. L'archéologie de la maison andalouse ne trouve pas de conduits dans les pièces d'habitation, où le foyer est celui de la cuisine, et l'on se chauffait au brasero de terre cuite que l'on portait d'une pièce à l'autre — le kanun, le mijmar. La cheminée à hotte est née dans l'Occident latin, en France, à la fin du Xe siècle, et elle a gagné l'Orient par contact : dans le monde ottoman elle n'apparaît qu'au dernier quart du XIVe.

Nous en mettons quand même, et nous le disons. Une maison où l'on passe l'hiver à plusieurs a besoin d'un feu que l'on voie : c'est autour de celui-là qu'on veille, qu'on écoute, et qu'on se tait ensemble sans que le silence pèse. Le poêle chauffe bien et ne se regarde pas ; la cheminée chauffe mal — l'essentiel de sa chaleur monte au conduit — et rassemble. Ce sont deux métiers différents, et l'on ne demande pas à l'un ce que l'on demande à l'autre.

Ce qui est d'ici, c'est la main. L'âtre s'ouvre sous un arc outrepassé d'environ quatre-vingt-dix centimètres, jambages et contrecœur en brique réfractaire, avec un lambris de zellige vert et blanc qui contourne l'ouverture. Au-dessus, la hotte de gebs sculpté monte en s'effilant jusqu'au plafond de cèdre, ornée d'un entrelacs sobre et passée à la chaux. La sole est relevée d'une vingtaine de centimètres sur une dalle de pierre grise assez large pour qu'on s'y assoie de biais ; les chenets et le tisonnier sortent de la forge de la maison. Aucune tablette, rien de posé dessus : une cheminée n'est pas une étagère.

La maison ne cache donc pas ses emprunts. Le poêle vient de Suède, la cheminée de l'Occident latin, le korsi de Perse ; la banquette et le brasero sont d'ici. On prend ce qui fonctionne et on le fait faire par les mains de la médina — c'est ce que Fès a toujours fait, et c'est le contraire d'une reconstitution.

Le feu ne dort pas avec les hommes

De cette propriété découle la seule règle absolue de la maison en matière de chauffage : aucun appareil ne brûle dans une pièce où quelqu'un dort. Ni brasero, ni poêle en marche, ni flamme d'aucune sorte. Au Maroc, le monoxyde de carbone tue chaque hiver, et il tue exactement ainsi : une combustion dans une pièce close, des dormeurs qui ne se réveillent pas.

Le poêle à accumulation est la réponse à cette règle et non son exception : on le charge le soir, en présence de tous, et il est éteint bien avant que la maison ne s'endorme. Le feu vif, lui, a sa place — une seule, au salon, là où l'on est éveillé et à plusieurs.

Deux chaleurs, deux lieux

La maison chauffe donc de deux manières, et la ligne qui les sépare est celle du sommeil.

Le salon et son poêle à accumulation revêtu de zellige, un soir d'hiver

Là où l'on se rassemble — le salon, les ateliers, le réfectoire — un poêle à accumulation, en maçonnerie, revêtu du zellige que taillent les ṣāniʿ et du plâtre que sculpte l'atelier voisin. On le charge le soir, on s'assoit contre lui, il rayonne jusqu'au matin. C'est un objet, et il est fait pour être regardé. Dans les deux salons d'hiver s'y ajoute la cheminée : l'un donne la chaleur, l'autre rassemble la veillée.

Là où l'on dort, et à tous les étages hauts, rien ne se voit : des serpentines noyées dans l'enduit d'une paroi, alimentées en eau tiède depuis la chambre de chauffe du hammam — ce feu qui brûle déjà tous les jours et dont la chaleur, jusqu'ici, se perdait. Un seul foyer, un seul conduit, une seule personne qui le surveille, et la chaleur qui voyage jusqu'aux chambres.

Le mur tiède fait au passage un travail que rien d'autre ne ferait : il reste sec. À Fès, l'humidité dans les murs abîme plus que le froid.

Le bois vient de l'atelier

Les fourneaux des hammams de Fès brûlent depuis toujours ce que la ville rejette : chutes de menuiserie, sciure, grignons d'olive pressés. Rien n'y est acheté qui puisse être récupéré.

La maison est dans la même position, à ceci près qu'elle produit elle-même ses chutes. L'atelier de bois travaille le cèdre toute l'année ; ses copeaux et ses retailles alimentent le foyer qui chauffe l'atelier. C'est un anneau qui se referme sans qu'on ait eu à le dessiner.

Les chutes de l'atelier du bois portées au foyer : ce que la maison produit, elle le brûle

نَحْنُ جَعَلْنَاهَا تَذْكِرَةً وَمَتَاعًا لِلْمُقْوِينَ

« Nous en avons fait un rappel, et un bien pour ceux qui cheminent dans le désert. »

— Coran, sourate Al-Waqiʿa (LVI), 73 — du feu que les hommes allument

Le verset ne parle pas d'un feu sacré mais du feu ordinaire, celui que l'on allume le soir. Il en dit deux choses : qu'il rappelle, et qu'il sert. C'est exactement ce qu'on lui demande ici.

Les termes de cette page sont réunis dans le glossaire de la maison.